DAVID SUZUKI OU LA FIN DE L’ÉCOLOGIE POLIE

David Suzuki dénonce l’échec moral et régulatoire d’un système économique qui persiste à ignorer les limites écologiques fondamentales.
Il y a d’abord la scène elle-même, presque incongrue dans l’entrevue d’Alexandre Sirois avec David Suzuki. Un scientifique presque nonagénaire, figure installée depuis des décennies dans le paysage médiatique, revient non pas pour rassurer, mais pour déranger. David Suzuki ne parle pas en patriarche bienveillant venu transmettre un dernier message d’espoir tempéré. Il parle avec une colère sèche, presque clinique, comme si l’âge avait levé la dernière obligation de diplomatie. Cette posture n’est pas anodine. Elle rompt avec l’écologie consensuelle, celle qui s’est longtemps accommodée des compromis politiques et des promesses graduelles, pour adopter un registre plus frontal, plus normatif, qui ne cherche plus à séduire mais à constater.
Ce qui frappe dans son propos, ce n’est pas tant l’énumération des catastrophes climatiques, devenues tristement familières, que la désignation claire d’un échec systémique. Suzuki ne s’en prend pas seulement aux gouvernements du moment, ni même aux entreprises fossiles, pourtant cibles faciles. Il pointe un régime de rationalité entier, un cadre intellectuel et institutionnel dans lequel la croissance économique continue d’être traitée comme un axiome indiscutable, alors même que les conditions matérielles de sa possibilité se délitent. L’écologie, dans cette perspective, n’est pas mal appliquée : elle est structurellement subordonnée.
David Suzuki s’inscrit définitivement à l’articulation du discours écolo-régulatoire et du discours moralo-normatif de manière presque exemplaire, précisément parce qu’il ne les juxtapose pas, mais les fait glisser l’un dans l’autre, jusqu’à rendre leur séparation artificielle. Sa singularité tient moins à la radicalité de ses constats qu’à la cohérence avec laquelle il transforme un diagnostic scientifique en exigence normative, puis cette exigence en critique frontale des cadres de régulation existants.
Du point de vue écolo-régulatoire, Suzuki s’inscrit dans une tradition qui ne conçoit pas l’écologie comme un registre de sensibilisation ou de comportements individuels, mais comme une question d’architecture institutionnelle. Il ne parle pas d’empreinte carbone personnelle ni de gestes verts, mais de systèmes énergétiques, de modèles économiques, de décisions publiques structurantes. La nature, dans son discours, n’est jamais un décor à préserver par attachement moral, mais un ensemble de contraintes physiques non négociables auxquelles toute société organisée doit se plier si elle entend durer. Cette posture est fondamentalement régulatoire : elle affirme que les règles du jeu économique doivent être subordonnées aux lois biophysiques, et non l’inverse. Lorsque Suzuki critique des accords pétroliers ou des politiques de croissance, il ne le fait pas au nom d’une préférence idéologique, mais au nom d’un défaut de régulation systémique face à des limites objectivement identifiables.
Ce discours écolo-régulatoire est cependant indissociable, chez lui, d’un basculement moralo-normatif assumé. Là où certains acteurs écologistes s’efforcent de maintenir une neutralité technocratique, Suzuki franchit explicitement le seuil de la responsabilité morale. Il ne se contente plus de dire que certaines politiques sont inefficaces ou incohérentes ; il affirme qu’elles sont fautives. Ce passage est décisif. Il marque le moment où l’inaction climatique cesse d’être interprétée comme une erreur de calcul ou un arbitrage malheureux, pour devenir un manquement éthique envers les générations futures et envers le vivant lui-même. Dans ce registre, la science n’est plus seulement descriptive : elle fonde une obligation.
Ce glissement vers le moralo-normatif n’a rien d’un excès rhétorique lié à l’âge ou à l’exaspération personnelle, contrairement à ce que ses détracteurs suggèrent parfois. Il correspond à une logique interne très stricte. Plus les connaissances scientifiques s’accumulent, plus l’ignorance devient indéfendable. Plus les seuils écologiques sont documentés, plus leur transgression relève d’un choix conscient. Suzuki ne moralise pas l’écologie par idéologie ; il moralise parce que la persistance des mêmes décisions, en pleine connaissance de cause, appelle nécessairement un jugement normatif.
En fait, ce qui distingue Suzuki d’un discours écolo-moralisateur classique, toutefois, c’est qu’il n’individualise pas la faute. Il ne désigne pas le consommateur, ni même uniquement les dirigeants, mais des régimes de rationalité entiers. Sa critique porte sur les cadres mentaux et institutionnels qui rendent certaines décisions possibles, acceptables, voire invisibles. En ce sens, son moralo-normatif reste structurel. Il ne dit pas « nous sommes mauvais », mais « nous avons construit des systèmes qui produisent des décisions destructrices tout en les normalisant ». La morale n’est pas psychologique ; elle est systémique.
Cette double inscription explique pourquoi son discours dérange à la fois les défenseurs du statu quo économique et une partie de l’écologie institutionnelle. Pour les premiers, il remet en cause la légitimité même de la croissance comme horizon indiscutable. Pour les seconds, il rompt avec l’illusion d’une transition douce, consensuelle, compatible avec toutes les structures existantes. Suzuki assume que toute véritable écologie régulatoire implique des pertes, des renoncements et des conflits normatifs. Il refuse la promesse rassurante selon laquelle tout pourrait changer sans que rien de fondamental ne soit touché.
Enfin, sa position est renforcée par une forme d’autorité paradoxale. Il ne parle ni comme un militant émergent ni comme un expert détaché, mais comme une figure qui a accompagné, voire incarné, la médiatisation de l’écologie pendant des décennies. Lorsqu’il adopte aujourd’hui un ton plus dur, plus normatif, l’effet est d’autant plus marquant qu’il contraste avec l’image d’un écologisme pédagogique et patient. Cette évolution donne à son discours une dimension presque accusatoire, non par excès, mais par épuisement des justifications possibles.
En somme, David Suzuki occupe une place charnière. Il transforme le discours écolo-régulatoire en rappel moral, et le discours moralo-normatif en exigence institutionnelle concrète. Il ne propose pas une écologie de la vertu, mais une écologie de la responsabilité — approche de plus en plus rare alimentée par les Greta Thunberg de ce monde —, où la connaissance oblige, où la régulation devient un impératif éthique, et où l’avenir cesse d’être une abstraction commode pour devenir un critère de jugement immédiat des décisions présentes.

Au fond, ce que cette entrevue révèle, au-delà de la figure de Suzuki, c’est la tension croissante entre un régime discursif écologiste devenu compatible avec l’ordre économique existant et une écologie régulatoire authentique, incompatible avec la perpétuation de ses fondements. Tant que l’écologie restera un thème parmi d’autres, elle pourra être célébrée sans jamais contraindre. Dès qu’elle devient normative, structurante, elle cesse d’être consensuelle. Et c’est précisément à ce point de bascule que David Suzuki, avec une patience désormais épuisée, nous invite à regarder.
Références
- La Presse, Grande entrevue avec David Suzuki, 31 décembre 2025.
- Rockström, J., Steffen, W., Noone, K., Persson, Å., Chapin, F. S., Lambin, E. F., … & Foley, J. A. (2009). « A safe operating space for humanity ». Nature, 461(7263), 472-475.
- Steffen, W., Richardson, K., Rockström, J., et al. (2015). « Planetary boundaries: Guiding human development on a changing planet ». Science, 347(6223).
- Polanyi, K. (1983). La Grande Transformation : aux origines politiques et économiques de notre temps (trad. de l’anglais par C. Malamoud et M. Angeno). Paris : Gallimard.
- IPCC, 2023: Sections. In: Climate Change 2023: Synthesis Report. Contribution of Working Groups I, II and III to the Sixth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change [Core Writing Team, H. Lee and J. Romero (eds.)]. IPCC, Geneva, Switzerland.
ENVIRONNEMENT
© Laboratoire des discours contemporains, 2026 / Pierre Fraser (PhD, linguiste et sociologue), 2015-2025


